Comment récompenser les sportifs ?

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Tandis que s’achèvent les Jeux paralympiques d’hiver, une promotion spéciale de la Légion d’honneur et de l’ordre national du Mérite va voir le jour, afin de récompenser les sportifs médaillés à Pékin.

Pour avoir contribué au rayonnement de la France dans le monde en portant haut les valeurs de dépassement de soi et d’excellence, les médaillés olympiques vont recevoir l’un des deux ordres nationaux en fonction de leurs résultats.

Si aujourd’hui cette pratique est coutumière, le fait de récompenser les athlètes n’a pas toujours été une évidence. Dans cet article, nous vous proposons de revenir sur l’évolution des décorations attribuées aux sportifs…

D’une discipline marginale à un fait de société

La naissance du sport moderne

Le baron Pierre de Coubertin

Pour comprendre l’évolution des décorations attribuées aux sportifs, il convient de revenir aux origines du sport moderne. D’abord apanage des élites au XIXe siècle, la pratique sportive finit par gagner les autres classes de la société. Le sport devient alors un élément de culture et d’éducation dans le monde entier.

Après avoir pris part au développement du sport en France, le baron de Coubertin cherche à le rendre plus populaire. Il a alors l’idée de l’internationaliser, ce qui ouvre la voie à la recréation des Jeux olympiques. Progressivement, les olympiades deviennent un révélateur de la puissance d’un pays.

En parallèle, la presse sportive se développe et consacre la « figure du champion », qui devient une sorte de héros national. Toutefois, s’ils reçoivent les éloges du public, les sportifs ne reçoivent pas ceux de l’État. Il faut attendre 1924 pour qu’un athlète soit nommé pour la première fois chevalier de la Légion d’honneur…

Le premier sportif décoré

Georges André en 1920

Ce premier sportif est Georges André, distingué pour avoir été médaillé olympique à deux reprises. En effet, « l’athlète complet » avait décroché l’argent au saut en hauteur en 1908 et le bronze au 4×400 mètres en 1920. Sa Légion d’honneur venait donc récompenser l’ensemble de sa carrière, et non une seule performance.

Avant cette date, dans le domaine sportif, seuls quelques dirigeants de fédérations avaient été décorés de la Légion d’honneur. Le premier d’entre-eux était Paul Rousseau, créateur de la Fédération française des sociétés de boxe et organisateurs de nombreux événements sportifs, qui fut nommé chevalier en 1910.

Un changement de paradigme

La création de l’ordre du Mérite sportif

Après la Seconde guerre mondiale, le Gouvernement français commence à mieux prendre conscience de l’outil de rayonnement international que représentent les sportifs victorieux. Afin de les récompenser pour ce rôle éminemment politique, une décoration ministérielle spécifique est instituée : l’ordre du Mérite sportif.

Les trois classes de l’ordre du Mérite sportif : chevalier, officier et commandeur

Créé le 6 juillet 1956 par le ministère de l’Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports, cette distinction récompense les personnes qui se sont distinguées par la contribution qu’elles ont apportée au sport, mais aussi au développement de l’éducation physique et de toutes les activités qui s’y rattachent.

Toutefois, la création de l’ordre national du Mérite le 3 décembre 1963 mène à la dissolution de l’éphémère ordre du Mérite sportif…

Le tournant de 1964

Éric Tabarly

En 1964, un changement radical s’opère suite à la victoire d’Éric Tabarly lors de la Transat anglaise en solitaire. Pulvérisant le record de traversée de l’Atlantique à la voile, l’officier de marine est nommé chevalier de la Légion d’honneur grâce à son exploit.

La même année, la France termine cinquième des Jeux olympiques d’hiver, avec trois médailles d’or et quatre d’argent. Le général de Gaulle, alors Président de la République, décida donc de décorer de l’ordre national du Mérite les cinq athlètes médaillés à Innsbruck.

Ces diverses décorations venaient alors récompenser un « exploit sportif dont la gloire rejaillit sur notre pays », et non plus l’ensemble de la carrière d’un athlète, comme c’était le cas avant 1964.

Les médaillés d’Innsbruck (de gauche à droite : Léo Lacroix, Marielle Goitschel, Alain Calmat, Christine Goitschel et François Bonlieu)

Les évolutions ultérieures

Cette pratique est ensuite pérennisée par le président Mitterrand. Cependant, si tous les médaillés des Jeux de 1988 furent décorés, il faut attendre 1996 pour que les médaillés olympiques et paralympiques soient systématiquement distingués à l’occasion de promotions spéciales.

Aussi, afin de maintenir une ascension progressive au sein des ordres nationaux et de préserver la crédibilité de ces décorations, un délai minimum de huit ans est imposé depuis 2000 aux chevaliers avant leur promotion au grade d’officier.

La mise en place d’une jurisprudence

Aux Jeux olympiques et paralympiques

Aujourd’hui, la décoration des médaillés olympiques et paralympiques répond à des critères très précis :

Le judoka Teddy Riner reçoit la Légion d’honneur des mains du président Macron
  • S’il remporte une médaille d’or pour la première fois, le sportif est nommé chevalier de la Légion d’honneur ; pour l’argent ou le bronze, il est nommé chevalier de l’ordre national du Mérite.
  • S’il remporte à nouveau une médaille d’or, le sportif est promu officier de la Légion d’honneur, à condition qu’il ait au moins huit ans d’ancienneté dans le grade de chevalier. Si ce n’est pas le cas, il est nommé officier de l’ordre national du Mérite.
  • S’il remporte à nouveau une médaille d’argent ou de bronze, aucune promotion n’est accordée.
  • Si son casier judiciaire comprend une condamnation, le sportif n’est pas éligible. 

Notons également que si l’attribution de la Légion d’honneur exige normalement que les récipiendaires doivent se prévaloir d’au moins vingt ans d’ancienneté dans leur domaine, les sportifs bénéficient d’une dérogation liée à la notion de « services exceptionnels nettement caractérisés ».

Dans les autres sports

S’il n’existe pas de jurisprudence dans les autres sports, on peut tout de même retrouver une caractéristique commune aux équipes décorées, à savoir une victoire dans un événement international et largement médiatisé

Ainsi, trois équipes ont été récompensées de la Légion d’honneur : l’équipe de France de football en 1998, l’équipe de France de handball en 2001 et à nouveau l’équipe de France de football en 2018. En effet, si l’on prend l’exemple de cette dernière, sa victoire pendant la Coupe du monde a été suivie par plus d’un milliard de téléspectateurs !

Les vingt-trois joueurs et les dirigeants de l’équipe de France de football ont été décorés de la Légion d’honneur suite à leur victoire lors de la Coupe du monde 2018

En ce qui concerne les sportifs décorés à titre individuel, la Légion d’honneur peut arriver après un sacre mondial, ce qui fut le cas d’Alain Prost après son premier titre de champion du monde de Formule 1, ou après plusieurs victoires dans un sport populaire, comme Bernard Hinault après sa cinquième victoire au Tour de France ou encore Tony Parker après son troisième titre de champion NBA.

Conclusion

Les divers exemples que nous avons évoqués montrent bien que l’attribution des ordres nationaux aux sportifs répond aux critères de « mérites éminents » et de « mérites distingués » fixés par le code de la Légion d’honneur et de l’ordre national du Mérite.

Du fait de leur popularité, de leur médiatisation et de l’évolution de la société, les sportifs sont devenus des éléments essentiels du rayonnement de l’État. Il est donc devenu logique que ce dernier récompense leurs exploits comme il se doit.