Les citations 2/3 – les citations avec croix

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Dans ce deuxième volet consacré aux citations, plutôt que de respecter leur ordre hiérarchique, il nous a semblé plus pertinent de les évoquer sous un angle historique. Et pour cela, il faut bien évidemment se replonger dans le tourment de la guerre de 1914. Car c’est bien parce que la citation sans croix ne se matérialisait pas sur l’uniforme, que dès les premiers mois du conflit,  il a semblé important de la doubler d’une décoration.

Cette idée, plusieurs députés vont la porter, dont le plus concerné d’entre eux : Emile Driant (mort lieutenant-colonel à Verdun et lui-même décoré de la croix de guerre). Le projet mit plusieurs mois à être élaboré, à compter de l’automne 14, pour aboutir à la loi du 2 avril 1915. Le résultat est tout simplement magnifique, il est l’œuvre du sculpteur Bartholomé et, à l’idée d’une médaille de la valeur militaire, s’est finalement imposée une croix de guerre. Le ruban reprend les couleurs de la médaille de Sainte Hélène (première médaille commémorative française), c’est à dire le vert de l’espérance et le rouge du sang versé.

La croix de guerre de 1914 reprend alors les niveaux déjà existants pour les citations sans croix. Uniquement individuelles, celles-ci sont matérialisées sur le ruban de la médaille ou du rappel de la manière suivante :

étoile de bronze pour les citations à l’ordre du régiment ou de la brigade
étoile d’argent pour les citations à l’ordre de la division
étoile de vermeil pour les citations à l’ordre du corps d’armée
palme de bronze pour les citations à l’ordre de l’armée

Enfin, au cours du conflit et au vu du nombre de palmes attribuées à certains militaires (notamment des aviateurs), une palme d’argent fut rajoutée pour matérialiser cinq palmes de bronze. Dans la pratique, cette possibilité sera rarement utilisée, les militaires multi-cités préférant afficher leurs nombreuses palmes, à l’image des deux as ci-dessous :

« Plus de 2 millions de croix furent décernées »

Pendant la durée de la 1ère guerre mondiale, un peu plus de 2 000 000 de croix furent décernées, tant à des militaires français ou étrangers qu’à des civils, à des bâtiments ou à des unités, qu’à des villes. De façon moins connue et à l’occasion du contingent spécial décidé pour la durée du conflit, l’attribution de la Légion d’honneur ou de la médaille militaire était systématiquement doublée d’une croix de guerre avec citation à l’ordre de l’armée : « pour les militaires ou les civils dont la décoration aura été accompagnée au journal officiel, de motifs équivalents à une citation à l’ordre de l’armée pour action d’éclat ».

De même, à la suite de la création de la médaille des évadés le 20 août 1926, une disposition similaire fut adoptée : « art.2- l’attribution de la médaille des évadés sera accompagnée d’un motif de citation entraînant la concession de la croix de guerre 1914-1918 pour les évasions effectuées pendant la grande guerre ». Cette disposition sera transposée à la croix de guerre des théâtres d’opérations extérieurs, puis par la suite, à la croix de guerre 1939-1945, mais de façon très exceptionnelle.

A la suite de ce conflit, au moment où surgissait de nouvelles campagnes (Pologne, Maroc, Levant) il était indispensable de continuer à récompenser les militaires les plus méritants, alors même que la croix de guerre 1914-1918 ne pouvait plus être décernée depuis le 11 novembre 1918.

Après d’âpres discussions, la haute hiérarchie militaire obtint par la loi du 30 août 1921, la création de la croix de guerre des théâtres d’opérations extérieurs. Elle accompagna les militaires français, dans les principaux conflits dans lesquels le pays sera engagé tout au long du 20ème siècle (Indochine, Corée, Moyen Orient, Kosovo de mars à juin 99). Ses modalités d’attribution seront similaires à celles de la croix de guerre de 1914, tout en reprenant les mêmes niveaux de citations (y compris la palme d’argent).

21 ans après l’armistice du 11 novembre 1918, la France est de nouveau en guerre et c’est le décret-loi du 26 septembre 1939 qui précisa les modalités d’attribution des citations reçues à l’occasion de ce nouveau conflit. La croix de guerre nouvellement créée sera entièrement copiée sur celle de 1914. Une instruction rappelle d’ailleurs aux chefs militaires la nécessité de lui conserver son prestige, en l’attribuant avec attention.

On retrouva alors, les mêmes dispositions particulières, que celles prises à l’occasion de la création de la croix de guerre de 1914. Notamment celle, concernant le doublement de la Légion d’honneur et de la médaille militaire avec une citation à l’ordre de l’armée : « lorsqu’une action d’éclat sera jugée susceptible de faire attribuer à la fois la Légion d’honneur ou la Médaille militaire et la Croix de guerre, cette dernière sera conférée immédiatement par l’autorité qualifiée qui fera en même temps une proposition au ministre pour la décoration. Lorsque cette proposition sera accueillie, la citation deviendra ipso facto une citation à l’ordre de l’armée ». Mais également celle, concernant l’accompagnement de la médaille des évadés, même si cette disposition ne fut mise en œuvre que très exceptionnellement.

Plus innovant, un dispositif similaire sera mis en place pour les invalides recevant la Légion d’honneur ou la médaille militaire au titre de leur invalidité : « les invalides cités pour blessure au combat, ont leur citation élevée à l’ordre de l’armée lorsque la Légion d’honneur ou la Médaille militaire leur est remise au titre de l’invalidité ». Enfin une nouvelle citation vit le jour depuis Londres : une citation à l’ordre des forces françaises libres, qui devint par la suite une citation à l’ordre de la nation. Pour accompagner cette nouvelle citation, c’est une palme de vermeil qu’il fut décidé de mettre sur le ruban.

Photo de Pierre-Henri Clostermann et ses 28 palmes (1 de vermeil, 2 d’argent et 17 de bronze)

Dans la période trouble qui suivit la défaite de 1940, la croix de guerre n’échappa pas elle-même à un certain nombres de turbulences. Ainsi, un décret en date du 28 mars 1941 stipula que la croix de guerre 1939 devait être supprimée et remplacée par une croix de guerre dont le ruban sera vert à rayures noires. Cette croix de guerre, dite « de Vichy » sera elle-même supprimée à la libération et une ordonnance du 7 janvier 1944 rétablira la croix de 1939. Entre temps, plusieurs croix de guerre cohabiteront avec celle de 1939 : la croix de guerre dite « de Londres », le modèle dit « de Giraud » et enfin celle de la Légion des volontaires français (LVF) ayant intégré la division Charlemagne. Au final, la libération régularisera cette situation en reconnaissant toutes les citations reçues, sauf celles au titre de la LVF. Ces différentes croix, devenues très rares, font aujourd’hui le bonheur des collectionneurs.

250 000 croix furent décernées pour ce second conflit, avec la possibilité d’instruire un dossier jusqu’en 1956. Pour autant, dans la pratique, il est encore possible aujourd’hui de faire examiner une demande en rapport avec cette guerre.

Quelques années plus tard, en 1956, alors que la guerre d’Indochine vient à peine de se terminer dans la douleur, le conflit qui couve en Algérie depuis 10 ans nécessite un système de récompenses spécifiques. L’Algérie n’étant pas à ce moment-là un territoire en guerre (ce ne sera le cas officiellement qu’avec la loi du 18 octobre 1999), mais un territoire dans lequel étaient engagées « des opérations de sécurité et de maintien de l’ordre », il n’était pas question d’ouvrir les droits à la croix de guerre des théâtres d’opérations extérieurs. Aussi, un projet porté par le décret du 11 avril 1956, proposa la création d’une médaille de la valeur militaire pour matérialiser les citations reçues à l’occasion d’actions d’éclat. Ce projet ne remporta pas l’enthousiasme, car peut-être trop proche d’une médaille commémorative et fut modifié par le décret du 12 octobre 1956, portant création de la croix de la valeur militaire.

Le croix de la valeur militaire nouvellement créée prend pour modèle la croix du combattant (1930), mais s’inspire des dispositions prises pour les trois croix de guerre précédentes, à quelques exceptions près.

Tout d’abord c’est une décision du ministre des armées qui délimite à chaque fois le territoire pour lequel la croix de la valeur militaire est attribuée et la date d’ouverture et de fermeture de ces droits. Ensuite, le principe d’une palme d’argent pour cinq citations à l’ordre de l’armée n’est pas repris. Enfin depuis 2011 (décret du 9 novembre), la croix de la valeur militaire peut être décernée à titre collectif, aux français ou aux unités étrangères ayant pris part au conflit au côté des français. Dans la pratique, la croix de la valeur militaire s’est imposée comme la récompense suprême aux actions d’éclat et c’est elle que l’on retrouve sur tous les théâtres d’engagement contemporains.

Médaille de la gendarmerie avec grenade (modèle d’avant la réforme de 2004)

Plus ancienne et beaucoup plus rare que la croix de la valeur militaire, la médaille d’honneur de la gendarmerie nationale est la dernière des décorations (dans l’ordre de préséance) dont les citations valent titre de guerre. Créée en 1949, elle ne comporte jusqu’à la réforme de 2004 qu’un seul niveau, celui de la citation à l’ordre de la gendarmerie, matérialisée par une grenade de bronze sur son ruban. Pour illustrer sa rareté, en 1992, soit un peu plus de 40 ans après sa création, elle n’avait été attribuée que 1336 fois dont 599 à titre posthume. Depuis 2002, elle n’a de nouveau été attribuée que 1406 fois.

A partir de l’arrêté du 6 janvier 1950, la médaille de la gendarmerie pouvait être décernée sans citation : «  Un certain nombre de médailles, dans la limite maximum de 10 p. 100 du contingent annuel effectivement décerné aux militaires de la gendarmerie peut être attribué à des personnes, militaires ou civiles, ayant appartenu ou non à l’arme, qui ont rendu à cette dernière des services importants, d’un caractère permanent, ou qui, par leur aide particulièrement méritoire à l’occasion de ses missions sociales, se sont acquis des titres à sa reconnaissance. L’attribution de la médaille de la gendarmerie ne comporte dans ce cas aucune citation ».

Photo du chien Allan, second chien décoré de la médaille de la gendarmerie en 2002, pour avoir été blessé par balle par un séparatiste basque lors d’une intervention avec son maître, en 2001. Après avoir défilé sur les Champs-Élysées le 14 juillet 2003, il est mort d’un cancer en 2004.

Mais sa rareté motiva une réforme profonde, mise en application par le décret du 26 juillet 2004. Inspiré des dispositions de la croix de la valeur militaire, il en reprend les grands principes, dont l’absence de palme d’argent, tout en conservant la possibilité de l’attribuer exceptionnellement sans citation : « Art. 4. — La médaille de la gendarmerie peut être exceptionnellement attribuée sans citation ».

Il prévoit en outre que les titulaires de la précédente médaille : « prennent rang à l’ordre du corps d’armée avec étoile de vermeil ». Si cette réforme était particulièrement attendue en 2004, elle mériterait aujourd’hui d’être revisitée. En effet, depuis 2011, la croix de la valeur militaire peut être attribuée à titre collectif et cette possibilité n’a pas encore été transférée à la médaille de la gendarmerie, même si quelques sources nous indiquent que ce projet serait dans le tube.

Pour conclure cet article et à la lumière des éléments que nous avons essayé de vous apporter, vous devez certainement vous demander pour quelles raisons, les conflits récents (Afghanistan, Mali) ne sont pas ouverts à la croix de guerre des théâtres d’opérations extérieurs ? Cette question est légitime du point de vue historique, mais bien que nous ayons déjà quelques hypothèses à vous soumettre, nous ne tenterons d’y répondre que lorsque nous aurons interrogé la grande chancellerie, ce qui ne manquera pas alors, de faire l’objet d’un nouvel article.