Les ordres coloniaux français

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Dès l’origine des plus anciens ordres honorifiques, la finalité des médailles a toujours été de récompenser des personnes ayant fait preuve de mérites particuliers dans certains domaines.

Or, comme vous le savez, il existe une hiérarchie parmi les décorations et l’ordre national de la Légion d’honneur est à son sommet. De ce fait, la plus haute distinction de notre pays se doit d’être sélective et de le rester pour garder son côté prestigieux.

Général de division des troupes coloniales vers 1900

Mais quand une conjoncture génère un flot important de nouvelles personnes méritantes, cette essence restrictive de la Légion d’honneur ne permet pas d’augmenter les contingents, ce qui fait donc naître un besoin de nouvelles récompenses.

Ce fut, par exemple, le cas durant la Première guerre mondiale, lorsque la nécessité de créer une nouvelle récompense pour distinguer les soldats ayant reçu une citation mena à la création de la croix de guerre.

À la fin du XIXe siècle, un nouveau mouvement d’expansion coloniale se développa, notamment en Afrique et en Indochine, et avec lui la nécessité d’honorer les services rendus dans les colonies. Nous verrons donc dans cet article comment le besoin de récompenses fut comblé dans ces nouveaux territoires…

Le décret du 10 mai 1896

Félix Faure, président de la République française de 1895 à 1899

Tandis que certains pays créèrent des décorations spécifiques pour récompenser les mérites liés à la colonisation, ce qui fut le cas de la Grande-Bretagne, avec notamment l’ordre des Indes britanniques, la France décida plutôt d’annexer des ordres locaux.

C’est ainsi que, le 10 mai 1896, un décret fut signé par le président Faure afin de transformer cinq distinctions étrangères en « ordres coloniaux » français, donnant ainsi l’ordre du Cambodge, l’ordre de l’Étoile noire, l’ordre du Dragon d’Annam, l’ordre du Nichan El Anouar et l’ordre de l’Étoile d’Anjouan.

Recréés sur le modèle de la Légion d’honneur, ces ordres comportaient tous cinq classes et étaient décernés par le président de la République sur rapport du ministère des Colonies. En ce qui concerne l’ordre de préséance, ils étaient portés après la croix de guerre, sans hiérarchie entre eux.

L’ordre du Cambodge

Norodom Ier, roi du Cambodge de 1860 à 1904

En 1845, le royaume du Cambodge faisait l’objet d’un condominium entre le Siam et l’Annam. Afin de s’affranchir de cette double tutelle, Norodom Ier profita de l’avancée de la France en Cochinchine pour lui demander son aide.

C’est alors qu’un traité de protectorat fut signé entre les deux pays le 11 août 1863, permettant l’émancipation du Cambodge et le couronnement de Norodom Ier l’année suivante.

Le nouveau roi créa pour l’occasion l’ordre royal du Cambodge le 3 février 1864, afin de récompenser les services civils et militaires des Cambodgiens et des étrangers. Cet ordre fut transformé en ordre du Cambodge suite au décret de 1896.

L’insigne de l’Ordre est une étoile portant en son centre les attributs de la royauté cambodgienne : l’épée de Phra-Kan et la couronne royale. Le ruban, originellement rouge à liserés verts, devint blanc à liserés oranges en 1899, afin de le distinguer de celui de la Légion d’honneur.

À gauche, le ruban originel ; à droite, le ruban de 1899

Lorsque l’ordre du Cambodge fut supprimé en tant qu’ordre colonial par le décret du 23 août 1948, il retrouva son ruban d’origine et continua à être décerné en tant qu’ordre royal cambodgien suite à l’indépendance du pays en 1953.

L’ordre de l’Étoile noire

Toffa, roi d’Hogbonou de 1874 à 1908

Avant la colonisation, l’actuel Bénin était divisé en trois royaumes : Allada, Hogbonou et le Dahomey. Le roi d’Hogbonou, Toffa, qui souhaitait se protéger des visées expansionnistes du Dahomey, signa un traité de protectorat avec la France en 1883.

Lorsqu’en 1890 le roi du Dahomey Behnazin assiégea plusieurs villes sous protection française, deux expéditions militaires furent lancées, au terme desquelles le souverain fut défait. Son territoire fut ensuite placé sous protectorat français et les trois royaumes de la région formèrent la colonie du Dahomey en 1894.

En signe de reconnaissance pour le pays qui l’avait aidé à lutter contre son rival, Toffa sollicita de la France l’autorisation de créer un Ordre, afin de récompenser ses sujets et les acteurs du développement de l’influence française sur la côte occidentale d’Afrique.

Il fallut attendre le 25 janvier 1894 et la fin des opérations militaires au Dahomey pour que le Gouvernement français accepte la création de l’ordre civil et militaire de l’Étoile noire du Bénin, qui fut transformé en ordre de l’Étoile noire en 1896.

Insigne de commandeur de l’ordre de l’Étoile noire

Tandis que le Dahomey devient indépendant le 1er août 1960, l’ordre fut placé en extinction à la suite de la création de l’ordre national du Mérite en 1964.

L’ordre du Dragon d’Annam

L’expédition du Tonkin (1883-1885) permit à la France d’établir un protectorat sur l’Annam, une région située entre le Tonkin et la Cochinchine, le 6 juin 1884.

Gravure de 1883 représentant l’entrée du commandant Rivière dans Nam Dinh

En hommage à cette alliance, l’empereur Dong Khanh créa le 14 mars 1886 l’ordre impérial du Dragon d’Annam, destiné à récompenser les services civils et militaires des Annamites et des étrangers. Il fut transformé en ordre du Dragon d’Annam en 1896.

L’insigne est une étoile surmontée d’un dragon, la divinité tutélaire de la dynastie impériale. À l’origine, le ruban était blanc à liserés oranges pour les militaires et vert à liserés oranges pour les civils. Un décret de 1899 mit fin à cette dualité pour en établir une autre. Le ruban devint vert pour les attributions par le Gouvernement français et rouge pour celles de l’empereur d’Annam.

De gauche à droite : le ruban pour les militaires (1886-1899), le ruban pour les civils (1886-1899) puis pour les attributions par la France (dès 1899), le ruban pour les attributions par l’Annam (dès 1899)

Suite à la proclamation d’indépendance du Viêt-Nam en 1949, l’ordre du Dragon d’Annam fut supprimé en tant qu’ordre colonial mais continua à être décerné en tant qu’ordre national par le dernier empereur, Bao Daï, jusqu’à sa destitution en 1955.

L’ordre du Nichan El Anouar

La Côte française des Somalis

Lorsque le 21 septembre 1884, le sultanat de Tadjourah devient un protectorat français, Hummed Mahammad est imposé comme sultan par l’administration coloniale de la Côte française des Somalis.

En vue de perpétuer « le souvenir du jour glorieux où lui-même et son peuple s’étaient mis sous la garde de la glorieuse France », le sultan créa l’ordre du Nichan El Anouar (l’ordre des Lumières) en octobre 1887.

Reconnu comme ordre étranger par le Gouvernement français à la condition que le sultan mette un terme au commerce d’esclaves, il fut ensuite transformé en ordre colonial en 1896.

À gauche, le ruban originel ; à droite, le ruban de 1899

À l’origine, le ruban de l’Ordre était rouge à liserés bleus et blancs, avec une raie centrale noire. Toujours pour laisser à la Légion d’honneur l’exclusivité de la couleur rouge dominante, il fut modifié en 1899.

En 1946, la colonie de la Côte française des Somalis devint un territoire d’outre-mer et approuva le maintien de la souveraineté française sur le territoire en 1958. L’ordre du Nichan El Anouar fut néanmoins supprimé en décembre 1963.

Afin de célébrer les quarante ans de l’indépendance du Djibouti, l’Ordre est restauré avec son ruban d’origine par le sultan de Tadjourah en octobre 2017.

L’ordre de l’Étoile d’Anjouan

En 1885 s’acheva la Conférence de Berlin, pendant laquelle les puissances coloniales européennes s’accordèrent sur la répartition de leurs influences réciproques dans le monde.

Puisque que la France possédait déjà Mayotte depuis 1841 et que des entrepreneurs français étaient implantés à Anjouan, les îles comoriennes furent placées sous protectorat français en 1886.

Gravure représentant la conférence de Berlin, en décembre 1884

Avant la mise en place de ce protectorat, le sultan d’Anjouan Mohamed Saïd Omar, en signe d’amitié pour la France, avait créé l’ordre royal de l’Étoile d’Anjouan, afin de récompenser les services rendus « tant au Sultan qu’à la France ».

Devenu l’ordre de l’Étoile d’Anjouan en 1896, son ruban fut d’abord rouge à liserés blancs, avant de devenir bleu à liserés oranges en 1899, afin d’éviter une nouvelle fois la similitude de teinte avec celui de la Légion d’honneur.

À gauche, le ruban originel ; à droite, le ruban de 1899

Tandis que les Comores devinrent un territoire d’outre-mer français en 1946, conférant une autonomie administrative et financière à l’archipel, l’ordre de l’Étoile d’Anjouan fut supprimé en 1963 avant d’être recréé en 1992, dix-sept ans après l’indépendance des Comores.

Les conséquences de la décolonisation

Le président Auriol et Norodom Sihanouk, roi du Cambodge

Le mouvement de décolonisation initié à la suite de la Seconde guerre mondiale mena à la suppression des ordres du Cambodge et du Dragon d’Annam en tant qu’ordres coloniaux.

Les trois autres ordres prirent le nom d’ « ordres de la France d’outre-mer » le 1er septembre 1950, avant de disparaître suite au décret du 3 décembre 1963 portant création de l’ordre national du Mérite.

Aujourd’hui, seuls subsistent les ordres du Cambodge, du Nichan el Anouar et de l’Étoile d’Anjouan, derniers vestiges d’une période majeure de l’Histoire.