Quelle est la ville la plus décorée de France ?

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Saviez-vous qu’il était possible de décorer autre chose qu’une personne physique ? En effet, selon le code de la Légion d’honneur, la remise de la plus haute distinction de l’État à une personne morale peut se faire « à titre très exceptionnel ».

De ce fait, de nombreuses villes ont été décorées tout au long de l’Histoire. Mais la Légion d’honneur n’est pas la seule médaille à avoir été attribuée à des communes. En effet, d’autres décorations, parfois insolites, ont récompensé les mérites de ces collectivités territoriales. 

Dans cet article, nous allons donc chercher à savoir quelles sont ces fameuses médailles et quelle est la ville la plus décorée de France…

Décorer une ville ?

Si la toute première attribution de la Légion d’honneur date de 1804, il faut attendre le 22 mai 1815 pour que des villes reçoivent cet honneur. L’empereur Napoléon Ier voulut alors « donner une preuve particulière de sa satisfaction » aux communes de Chalon-sur-Saône (71), Tournus (71) et Saint-Jean-de-Losne (21) pour leur résistance face aux Autrichiens pendant la campagne de 1814.

Si, à ce jour, soixante-quatre villes françaises ont été décorées de la Légion d’honneur, sept villes étrangères eurent également droit à cette distinction. C’est notamment le cas de Londres, dernière ville en date à avoir été décorée, le 18 juin 2020, pour avoir « offert asile au général de Gaulle et, à travers lui et la France libre, à l’esprit de la République ».

La Légion d’honneur remise à la ville de Londres par le président Macron pour les 80 ans de l’appel du général de Gaulle

Mais la Légion d’honneur n’est pas la seule décoration à avoir été décernée à des villes et des villages. En effet, on compte 3 014 communes décorées de la croix de guerre 1914-1918 (dont seize villes étrangères) et 1 628 communes décorées de la croix de guerre 1939-1945. Toutes ces collectivités territoriales ont été distinguées pour leurs actions héroïques et/ou le lourd tribut qu’elles ont eu à payer au cours des deux conflits mondiaux.

Les trois décorations de la ville de Calais (de gauche à droite : croix de guerre 1939-1945, Légion d’honneur et croix de guerre 1914-1918), exposées dans le hall d’entrée de l’hôtel de ville

Outre la croix de guerre 1939-1945, la Seconde guerre mondiale est à l’origine de deux autres décorations qui ont également été attribuées à des villes. Tout d’abord, dix-sept communes ont été décorées de la médaille de la Résistance française pour leurs actions contre les troupes d’occupation et les forces du régime de Vichy.

Remise de la Croix de la Libération à Île-de-Sein par le général de Gaulle en août 1946

Ensuite, et c’est plus rare, le général de Gaulle a attribué l’ordre de la Libération à Nantes (44), Grenoble (38), Paris (75), Vassieux-en-Vercors (26) et Île-de-Sein (29) au titre des collectivités civiles pour leur contribution dans l’œuvre de libération de la France.

Notons également qu’Annemasse (74), Évian-les-Bains (74), Thonon-les-Bains (74), Céret (66), Cerbère (66) et Hochfelden (67) ont reçu la médaille de la reconnaissance française, tout comme neuf villes étrangères, pour les remercier « de leurs actes de dévouement accomplis dans l’intérêt public, à l’occasion de la guerre et pendant la durée des hostilités ».

Enfin, Saint-Quentin (02) est la seule ville à pouvoir arborer la croix des Mayeurs sur ses armoiries. Cette décoration rarissime a été décernée à la commune par le roi Louis XV en 1752, afin de récompenser « la fidélité de la ville envers le Roi de France » deux siècles plus tôt. En effet, lors du siège de la ville en 1557, les Saint-Quentinois offrirent une telle résistance face aux Espagnols que l’armée du roi Felipe II, éreintée par sa victoire, renonça finalement à marcher sur Paris.

Les armoiries de la ville de Saint-Quentin (de gauche à droite : croix des Mayeurs, Légion d’honneur et croix de guerre 1914-1918

La ville la plus décorée

Pour déterminer quelle est la ville la plus décorée, il convient d’adopter deux approches : l’une protocolaire, l’autre numérique. Pour l’approche protocolaire, la ville la plus décorée serait celle qui s’est vue décerner les médailles les plus prestigieuses, si l’on se réfère à l’ordre de port des décorations. Pour ce qui est de l’approche numérique, la ville la plus décorée serait celle disposant du plus grand nombre de médailles.

Approche protocolaire

Parmi les villes décorées de la Légion d’honneur, une seule ville s’est vue attribuer l’ordre de la Libération, le deuxième ordre national français. Il s’agit de notre capitale, Paris.

Les armoiries de la ville de Paris (de gauche à droite : ordre de la Libération, Légion d’honneur et croix de guerre 1914-1918)

Chronologiquement, Paris a d’abord été décorée de la Légion d’honneur le 9 octobre 1900, notamment pour ses actions d’éclats entre 1870 à 1871. En effet, lors de la guerre franco-prussienne, Paris est assiégée pendant plus de quatre mois mais ses habitants résistèrent aux armées de Wilhelm 1er. Refusant l’armistice signée le 26 janvier 1871, les Parisiens vont même jusqu’à se soulever contre le gouvernement d’Adolphe Thiers et proclamer la « Commune de Paris ».

« La ville de Paris, depuis plus d’un siècle, a montré que ses habitants savaient défendre, avec un égal dévouement, nos frontières et nos libertés. Ses enfants se sont montrés en 1870-1871 les dignes émules de leurs ancêtres de 1792. Le gouvernement estime qu’il est nécessaire de perpétuer ces souvenirs par un témoignage éclatant de la reconnaissance nationale. »

Extrait du rapport au Président de la République française du président du Conseil des ministres, Pierre Waldeck-Rousseau

Quelques années plus tard, un nouveau péril guette Paris lorsque la Grande Guerre éclate. Bien que la ville soit épargnée par les combats, les Parisiens subissent les bombardements aériens et les tirs de la « Grosse Bertha », un canon pouvant tirer des obus à plus de 120 kilomètres de distance. Pour avoir « supporté avec une vaillance aussi ferme que souriante » ces nombreuses attaques, Paris reçoit le 19 octobre 1919 la croix de guerre 1914-1918 des mains du président Poincaré.

Remise de la croix de guerre 1914-1918 à la ville de Paris, vue générale de la place de l’Hôtel-de-Ville

La Seconde guerre mondiale est encore plus difficile pour Paris, qui doit faire face à l’occupation allemande à partir du 14 juin 1940, date à laquelle la Wehrmacht défile en vainqueur sur les Champs-Élysées. À l’heure allemande, Paris subit la dictature de l’occupant mais des réseaux de résistance s’organisent pour continuer la lutte malgré une forte répression. Pour honorer ces nombreuses actions collectives et être restée « fidèle à elle-même et à la France », Paris recevra la croix de la Libération le 24 mars 1945.

Approche numérique

Si l’on adopte l’approche numérique, avec ses vingt-six médailles, Verdun (55) est de loin la ville la plus décorée de France.

Tandis que la bataille de Verdun, événement majeur de la Première guerre mondiale, commence le 21 février 1916, la ville reçoit la Légion d’honneur en plein combat, le 13 septembre, des mains du président Poincaré. L’événement a alors lieu dans les galeries souterraines de la Citadelle, seules rescapées des bombardements et des obus.

Messieurs, voici les murs où se sont brisées les suprêmes espérances de l’Allemagne impériale. C’est ici qu’elle avait cherché à remporter un succès bruyant et théâtral. C’est ici qu’avec une fermeté tranquille, la France lui a répondu : on ne passe pas !

Discours du président Poincaré lors de la cérémonie de remise de la Légion d’honneur

Dès le lendemain, la ville reçoit de nombreuses autres décorations, telles que l’ordre de Saint-Georges (Russie), la Military Cross (Grande-Bretagne) ou encore la médaille d’or de la valeur militaire (Italie). Au total, vingt-trois décorations étrangères furent attribuées à Verdun entre 1916 et 1929, provenant aussi bien de nations alliées que de pays admiratifs de la ville.

Plan de la bataille de Verdun

Verdun est également la première ville à recevoir la croix de guerre 1914-1918 le 14 septembre 1916 pour avoir « victorieusement tenu tête aux efforts puissants et aux coups redoublés des assaillants ». Tandis que la bataille s’achève le 18 décembre, la commune recevra une seconde palme le 16 février 1920 pour ces neuf mois de combats acharnés qui auront causé la perte de plus de 300 000 morts et 400 000 blessés.

Quelques années plus tard, Verdun est à nouveau la cible de l’armée allemande lorsque, malgré les fortifications de la ligne Maginot, la ville est investie par l’ennemi le 15 juin 1940. Faisant face à la classification en « zone interdite » qui empêche les réfugiés de revenir de leur exode, les actions de résistance se multiplient et vaudront à Verdun l’attribution de la croix de guerre 1939-1945 le 11 novembre 1948.

Les vingt-six décorations de la ville de Verdun, exposées dans le hall d’entrée de l’hôtel de ville

Mentions honorables

Outre Verdun, deux autres villes françaises ont reçu une décoration étrangère en plus de la Légion d’honneur et des deux croix de guerre. Il s’agit de Lille (59) et de Dunkerque (59).

Retournons à l’époque de la Révolution française, lors du siège de Lille en 1792. Tandis que le duc de Saxe-Teschen demande la reddition de la ville, le maire André Bonte lui répond que les Lillois « ont renouvelé leur serment de fidélité à la nation et qu’ils ne se rendront pas. » Cette résistance face à l’envahisseur poussera la Convention nationale à décréter le 12 octobre que « Lille a bien mérité de la patrie ». C’est sur ce fondement que la ville sera décorée de la Légion d’honneur le 9 octobre 1900.

Un épisode du siège de Lille, peinture de Louis Joseph Watteau

La ville est à nouveau assiégée en 1914 et passe sous administration allemande. S’ouvre alors une difficile période de quatre années d’occupation, surnommées « les années terribles » par les Lillois. Malgré la sous-alimentation, le travail forcé et les exactions de l’ennemi, ces derniers s’ingéniaient à donner des vivres aux prisonniers portugais qui transitaient dans la ville. En reconnaissance, Lille recevra le collier de l’ordre de la Tour et de l’Épée, la plus haute distinction honorifique portugaise, en 1920.

Enfin libérée le 17 octobre 1918, la ville reçoit la croix de guerre 1914-1918 l’année suivante, mais elle sera à nouveau envahie en 1940 suite à la « Drôle de Guerre » et rattachée à la Belgique. Toujours marqués par 1914, les Lillois mettent rapidement en place de nombreux réseaux de résistance, ce qui vaudra à la ville de recevoir la croix de guerre 1939-1945 le 10 octobre 1949.

Les décorations de la ville de Lille (de gauche à droite : croix de guerre 1939-1945, Légion d’honneur, ordre de la Tour et de l’Épée et croix de guerre 1914-1918, le tout entouré du collier de l’ordre de la Tour et de l’Épée)

En ce qui concerne Dunkerque, la commune a subi plus de 200 bombardements tout au long de la Grande guerre. Elle reçoit la croix de guerre dès le mois d’octobre 1917 avec la citation « ville héroïque qui a servi d’exemple à toute la nation ».

Une fois l’armistice signée, elle joue également un rôle important dans le rapatriement des prisonniers de guerre et des civils évacués par les Allemands des camps de Belgique et d’Allemagne. En reconnaissance de ces services, le roi d’Angleterre George V décida de décerner à Dunkerque la Distinguished Service Cross, la troisième plus haute décoration militaire du Royaume-Uni.

En 1917, Dunkerque en ruines recevait la croix de guerre

Quelques mois plus tard, le 10 août 1919, c’est au tour du président Poincaré de remettre la Légion d’honneur à la ville pour avoir su « grâce au sang-froid admirable et au courage de sa vaillante population, maintenir et développer pour la défense nationale sa vie économique et rendre ainsi à l’armée et au pays d’inappréciables services. »

Une nouvelle fois au cœur du conflit en 1940, Dunkerque est le théâtre de l’opération Dynamo, une évacuation en masse des 300 000 soldats britanniques, français et belges pris en tenaille par la Wehrmacht. Tombée le 4 juin 1940, la ville ne sera libérée que le 9 mai 1945 après 1 799 jours d’occupation, soit la durée la plus longue sur le territoire national, et se verra attribuer la croix de guerre 1939-1945.

Les armoiries de la ville de Dunkerque (de gauche à droite : Légion d’honneur, croix de guerre 1914-1918, croix de guerre 1939-1945 et Distinguished Service Cross)

Dans tous les cas, que ce soit Paris, Verdun, Lille, Dunkerque ou toute autre commune décorée, toutes ces villes et leurs habitants auront fait preuve de courage et d’héroïsme dans des conditions difficiles, et ce tout au long de l’Histoire de France.