Pourquoi les policiers de la Préfecture de Police portent-ils une fourragère aux couleurs de la Légion d’honneur ?

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Avant toute chose, il convient d’affirmer que oui, les policiers de la préfecture de police (PP) de Paris portent bien un cordon rouge aux couleurs de la Légion d’honneur. Cette distinction est notable car elle fait de la préfecture de police la seule institution civile à porter cet attribut aux couleurs de la Légion d’honneur. Les policiers de la direction générale de la police nationale (DGPN) n’appartenant pas à la PP portent, eux, des aiguillettes blanches.

Fondements historiques

Pour en comprendre l’origine, il faut remonter à la libération de Paris en août 1944.

Le 14 août, trois réseaux de résistance, Police et Patrie, Honneur de la police et le Front national de la police, réagissent à l’ordre de la Gestapo de désarmer et d’interner les policiers parisiens. Ils décident d’une grève générale et diffusent un tract appelant les fonctionnaires de police à cesser le travail. Le 19 à l’aube, les policiers résistants s’emparent de la préfecture et mettent aux arrêts le préfet Bussière. Durant les sept jours de combat qui ont suivi et jusqu’à la libération de la capitale, la préfecture de police a été un centre vital de l’insurrection.

Au total, 167 policiers parisiens sont morts dans ces combats menant à la libération de la capitale, le 25 août 1944.

Jean-Marc Berlière, célèbre historien de la police, dans son ouvrage L’épuration de la police parisienne en 1944-1945, revient sur les dessous de cette attribution de décoration collective, qu’il faut avant tout remettre dans un contexte d’épuration [des policiers] « réelle, mais rapide, sans excès, respectueuse des formes du droit et limitée aux éléments les plus compromis. »

Ainsi, afin d’éviter que les fonctionnaires de police ne se retrouvent « moralement paralysés par l’usage que Vichy avait fait d’eux », il est entrepris une opération de relégitimation, fondée sur l’exaltation du rôle de la police dans la Libération et la mise entre parenthèses de celui, moins glorieux, qu’une partie d’entre elle a joué sous l’Occupation. C’est, entre autres, le but de cette citation d’octobre 1944 à l’ordre de la Nation portant attribution de la Légion d’honneur et de la Croix de guerre :

« Bravant l’occupant dès le 15 août, déclenchant la lutte dès le 19 et la poursuivant jusqu’au 26, les courageux gardiens de la police parisienne ont donné à toute la nation un bel exemple de patriotisme et de solidarité qui fut l’un des premiers facteurs du succès des combats pour la libération de la capitale ».

Notons également que la grande cour d’honneur de la Préfecture de Police a quant à elle été baptisée « cour du 19 août 1944 » et agrémentée d’un monument aux morts, en mémoire des policiers tombés pour la libération de la capitale.

Fourragère ou cordelière ?

Si l’on suit l’analyse du général Claude Girard, « contrairement à une erreur fréquente dans l’opinion, il n’y a pas de liaison directe entre le port d’une fourragère et l’attribution au drapeau de la décoration correspondante, car […] c’est uniquement le nombre de citations à l’ordre de l’armée qui est pris en compte pour l’attribution de la fourragère à une unité. C’est pourquoi, il nous faut d’abord régler un sujet de polémique : la « cordelière rouge » portée par les policiers parisiens n’est pas une fourragère militaire, car leur drapeau, décoré de la Légion d’Honneur le 12 octobre 1944, n’est pas un emblème militaire et de plus, il n’a pas le nombre minimum de citations qui donne droit au port de la fourragère de la Légion d’Honneur ».

La « cordelière rouge » portée par les policiers parisiens n’est pas une fourragère militaire car leur drapeau, décoré de la Légion d’Honneur le 12 octobre 1944, n’est pas un emblème militaire

De fait, si dans sa forme l’insigne porté par les policiers parisiens peut être visuellement assimilé à une fourragère aux couleurs de la Légion d’honneur, au sens règlementaire, il n’en est pas une.

Une distinction contestée par certains

L’honneur de se voir attribuer cette fourragère déroge, dans ce cas précis, à toutes les règles en usage. C’est ce qui explique pourquoi cette décision du gouvernement est alors si mal ressentie par d’autres victimes du conflit et qu’elle provoqua la surprise quelque peu indignée des hommes des Forces françaises libres. Tel est, en tout cas, le sentiment qui ressort du témoignage de Pierre Messmer, paru dans C’était un temps déraisonnable de Georges-Marc Benamou (2013). N’oublions pas cependant que Pierre Messmer eut un jugement de militaire n’ayant pas connu l’occupation de l’intérieur, et se montra donc très critique vis-à-vis des policiers :

« J’ai eu un accrochage sévère avec le général Kœnig à propos de la fourragère rouge de la police parisienne. Les règles militaires sont formelles : une unité ne peut la porter qu’après avoir été citée sept fois à l’ordre de l’armée. La police parisienne n’avait qu’une seule citation, gagnée au surlendemain de la Libération. Des gredins de la police parisienne, peu résistants quoi qu’ils en aient dit par la suite, étaient allés rafler des fourragères, et, le lendemain, tous les policiers se baladaient avec. Mon sang de légionnaire n’a fait qu’un tour. Je suis monté dans le bureau du général Kœnig : « Les policiers parisiens portent la fourragère rouge, ils n’y ont aucun droit, vous le savez  j’ai préparé une note. » Il a refusé de signer. Le plus important pour lui, même si j’avais raison, était la cohésion de la police parisienne. Il préférait fermer les yeux. Donner la fourragère à des gens qui se sont battus quarante-huit heures, et encore pas tous, alors que pour une unité militaire, il faut des années de combats et des milliers de morts, est scandaleux ! Cette décision du général Kœnig fut approuvée par le général de Gaulle. Ils avaient raison de leur point de vue. La police parisienne la porte toujours sans y avoir droit. »

Quant au général de Gaulle, il assuma que « Paris valait bien une complaisance », ce qui explique ce certificat de bonne conduite donné à une police « qui n’en méritait peut-être pas tant. »

Pierre Messmer, des années plus tard, dira qu’il « accepte très bien cela aujourd’hui, mais, sur le moment, j’ai demandé ma mutation immédiate. »

En conclusion

Ce qu’il ressort de cette recherche au sujet du « cordon » aux couleurs de la Légion d’honneur porté par les policiers de la Préfecture de Police, c’est qu’il s’agit bien, comme souvent, d’une incongruité phaléristique. 

Matériellement, les policiers de la PP portent bien une fourragère aux couleurs de la Légion d’honneur, mais il n’est pas possible de parler de fourragère, dans la mesure où cette distinction ne peut être portée, sous cette appellation, que par des unités ayant été citées 6 à 8 fois à l’ordre de l’armée. Même si cela n’enlève rien aux mérites de ces hommes d’août 1944, nous parlerons donc de cordelière ou de cordon.

En savoir plus sur les fourragères

En résumé

Les fourragères s’inscrivent dans l’histoire militaire de la France, elles forment « un ensemble spécial destiné à rappeler d’une façon permanente les actions d’éclats de certains régiments et unités formant corps cités à l’ordre de l’armée. »

Ainsi, à travers elles, il est possible de reconnaître la valeur d’une unité qui la porte et les théâtres d’opérations pour lesquels elle a été décernée.

Pour tout savoir

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Sources :

  • France phaléristique (fourragères et aiguillettes) : http://www.france-phaleristique.com/fourrageres.htm
  • Jean-Marc Berlière : L’épuration de la police parisienne en 1944-1945 & La « Cour du 19 août 1944 » : essai sur la mémoire policière
  • Fédération des amicales régimentaires et d’anciens combattants, article du général Claude Girard : http://www.farac.org/index.php/infos-farac/decorations-francaises/item/les-fourrageres
  • Wikipédia : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fourrag%C3%A8re_fran%C3%A7aise
  • Armée de Terre : https://www.defense.gouv.fr/terre & Terre information magazine (TIM) n° 278 d’octobre 2016